Gorom-Gorom, jardin agroécologique initié par Pierre Rabhi

De Gorom-Gorom à Maaden El-Ervane

Le projet de village modèle à Maaden El-Ervane rappelle à tous les pointistes et autres voyageurs du Point Mulhouse, l’épopée du campement hôtelier de Gorom-Gorom au Burkina-Faso en 1980. Les protagonistes restent les mêmes, d’un côté Pierre Rabhi en quête du partage de son savoir-faire sur l’agro-écologie et de l’autre côté, Maurice Freund, à la recherche éternelle du ré-investissement des sommes  générées par l’économie touristique dans un projet de développement local.

Pourquoi choisir le Burkina Faso en 1980 ?

La fameuse méthode du compas !

Maurice a une pratique très personnelle pour déterminer le choix de ses destinations à l’époque du Point Mulhouse. Selon l’avion utilisé, ses performances, la portance, le poids… Maurice détermine la distance qui peut être parcourue par l’appareil sans procéder à une escale de ravitaillement en carburant à partir de son point de départ.
La donne était donc fixée en 1980, il ne fallait pas dépasser les 6000km à partir de l’aéroport de Bâle-Mulhouse. La mine du compas est affûtée et le tracé des 6000km autour de Bâle-Mulhouse est dessiné sur la carte : C’est Ouagadougou au Burkina-Faso (ex Haute-Volta à l’époque) qui sera la prochaine destination du Point Mulhouse.

Malgré le coup d’état de 1980 par Saye Zerbo, le Point-Mulhouse restera focalisé sur Ouagadougou et parviendra à dégoter les droits de trafic. Le premier vol aura lieu à la Noël 80, avec le super DC 8 (voir l’article Charters Interdits pour découvrir l’aventure épique de ce premier vol)

Le succès sera au rendez-vous, les avions seront pleins à 100% et les rentrées d’argent s’accumuleront au sein de l’association du Point Mulhouse. La question du ré-investissement se posera très vite, son statut comme sa vision tiers-mondiste de l’époque détermineront très rapidement son nouveau projet de développement local: un campement hôtelier à Gorom-Gorom.

Avion Point Air de la flotte de Point Mulhouse
Avion Point Air de la flotte de Point Mulhouse

Gorom-Gorom et son campement hôtelier

Il n’existe aucune structures d’accueil au Burkina Faso en-dehors des hôtels bétonnés de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso.
Le cahier des charges du Point Mulhouse est très précis pour la construction de son campement hôtelier :

  • Inspiration de l’architecture locale
  • Fabrication à partir de matériaux du pays
  • Création d’emplois sur place

Ce campement hôtelier se devait d’être un pied de nez aux chaînes hôtelières implantées en Afrique et ne contribuant guère à l’embellissement du paysage ni à la richesse des autochtones.

Gorom-Gorom possédait une situation géographique idéale. Véritable carrefour entre le Mali et le Niger, Gorom-Gorom est la porte d’entrée pour les expéditions sahéliennes et les rencontres avec les éleveurs Peulhs, les nomades Touaregs, les anciens esclaves Bellas, les Songhaïs…

L’acquisition du terrain s’est faite par un « procès-verbal de palabres » auprès du sous-préfet et après quelques cadeaux symboliques: un peu de tabac, de la farine, des poules… Des chèvres ont été sacrifiées sur la colline sacrée, tout à côté du site du futur campement.

vestiges campement hôtelier de Gorom-Gorom construit par Point Mulhouse
Dernières ruines du campement hôtelier de Gorom-Gorom (2008)

Les premiers plans réalisés par Yves Ruhlmann, architecte alsacien, séduisent l’équipe du Point Mulhouse, le projet est lancé mais les coûts de construction se révéleront pharaoniques.
L’écartement géographique occasionne des coûts de construction de 30 à 40% supérieurs et malgré l’usage de la main d’oeuvre locale et de l’utilisation exclusive des matériaux de fabrication locaux, l’opération reviendra à plus de 4 millions de francs (600 000€). Bien que les 250 000 briques de banco ont été fabriquées sur place, la terre et le fumier arrivaient, eux,  par camion de Ouagadougou.

La campement hôtelier de Gorom-Gorom s’intégrait parfaitement dans le paysage sahélien, aucune fausse note ne venait entacher l’édifice typiquement sahélien. Réplique d’un village traditionnel avec ses murs d’enceinte qui entouraient les cours, les 15 cases d’hébergement et le bâtiment central. La première cour où l’on pénétrait était la cour « villageoise », lieu de rencontre ouvert à tous, avec son coin de palabres, un marché aux artisans, une buvette, une épicerie.

Statue en mémoire à Philippe Dominiak à Gorom-Gorom
Statue en mémoire à Philippe Dominiak à Gorom-Gorom

Gorom-Gorom est inauguré avec faste (avec trop de faste !) en décembre 1983. Le pavé dans la mare est jeté et la situation de Gorom-Gorom ne cessera de provoquer la colère des pointistes. Malgré la création ex-nihilo d’un site respectueux de l’architecture environnante, l’utilisation d’énergies renouvelables pour l’alimenter et la création de nombreux emplois, Gorom-Gorom laissera un goût amer au Point Mulhouse. Le tourisme développé sur place est aux antipodes de l’idéologie du Point, la carte du restaurant affichait du foie gras et du champagne, le linge de table, l’argenterie et les produits de toilette provenaient de France, les touristes de passage trouvaient leur amusement dans la chasse au gibier… Rien ne correspondait à l’esprit du Point.

L’objectif était complètement raté, le campement hôtelier de Gorom-Gorom ne se résumait plus qu’à être l’antre des occidentaux et de la bourgeoisie burkinabé à la recherche de confort et d’exotisme surfait. Le campement de Gorom-Gorom a ainsi rallongé la longue liste des chaînes hôtelières occidentales implantées en Afrique avec toutes les dérives que le Point Mulhouse combattait. Malgré la succession de nombreux gérants, la situation restait embourbée…

Reconversion de Gorom-Gorom en Centre d’Agrobiologie autonome

L’arrivée de Pierre Rabhi a été le virage salvateur de Gorom-Gorom. La rencontre entre Pierre Rabhi et Maurice Freund s’apparente à un coup de foudre. Lorsque Maurice posa les pieds dans la petite ferme ardéchoise de Pierre et découvrit l’oeuvre de cet homme modeste et effacé, il comprit que cette rencontre était providentielle.

Arrosage d'un champ agroécologique au Burkina Faso
Arrosage d’un champ agroécologique au Burkina Faso

Pierre Rabhi œuvrait déjà au Burkina Faso. Dans les années 1980, Thomas Sankara, croyait  fermement à l’autosuffisance alimentaire et avait fait appel à Pierre Rabhi.
En 1984, il accepta de s’installer à Gorom-Gorom et tenta d’apporter son expérience de la terre aux paysans de Gorom-Gorom.

-« Je suis né dans le sable, dans une oasis du sud algérien », dit-il en effaçant de la main une trace imaginaire.
-« Je suis agriculteur, j’ai une ferme et j’y fais vivre ma famille. Je sais que les problèmes que je connais depuis de longues années, vous les connaissez aujourd’hui… »
Puis plongeant sa main dans le sol, il en retire lentement une poignée de sable auquel se mêle des plumes et autres détritus:
– » Voilà ce qu’il faut que l’on récupère. Voilà avec quoi l’on va sauver peut-être cette terre ou du moins faire revivre ce qui n’est pas totalement mort. »

La reconversion du campement hôtelier de Gorom-Gorom était en marche. Pierre Rabhi oeuvra pour mettre en place son Centre d’agrobiologie et continua parallèlement ses formations agricoles auprès des paysans burkinabés. Depuis, des centaines de paysans de Gorom-Gorom ont été formés aux techniques agro-écologiques de Pierre Rabhi.
En 1987, l’assassinat de Thomas Sankara mit un terme aux réformes agraires envisagées et plongea de nouveau le Burkina Faso à la merci des représentants d’intrants chimiques aux promesses toujours plus mirobolantes.

Le campement hôtelier de Gorom-Gorom s’effaça peu à peu et son banco retourna à la terre, mais la graine que Pierre Rabhi avait planté au Sahel continua et continue toujours à pousser et à se développer. Le vent emporta ses semences jusqu’en Mauritanie, à Maaden El-Ervane !

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